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Les enfants sont rois – Delphine de Vigan

Les enfants sont rois – Delphine de Vigan

Quatrième de couverture :

La première fois que Mélanie Claux et Clara Roussel se rencontrèrent, Mélanie s’étonna de l’autorité qui émanait d’une femme aussi petite et Clara remarqua les ongles de Mélanie, leur vernis rose à paillettes qui luisait dans l’obscurité. « On dirait une enfant », pensa la première, « elle ressemble à une poupée », songea la seconde. Même dans les drames les plus terribles, les apparences ont leur mot à dire.

A travers l’histoire de deux femmes aux destins contraires, Les enfants sont rois explore les dérives d’une époque où l’on ne vit que pour être vu. Des années Loft aux années 2030, marquées par le sacre des réseaux sociaux, Delphine de Vigan offre une plongée glaçante dans un monde où tout s’expose et se vend, jusqu’au bonheur familial.

Mon avis :

Ce nouveau roman de l’auteure traite malheureusement d’un sujet d’actualité, dont nous sommes plus ou moins victimes sans mesurer la dangerosité et l’emprise que certains sites ont dans nos vies, au point de l’accaparer. J’ai été particulièrement émue par la dure vérité que Delphine pointe du doigt, avec tant de justesse. Une profonde réflexion sur la violence du monde d’aujourd’hui, où l’on vit pour se montrer, se comparer. Avons-nous conscience du temps passé à observer, analyser, juger les images ou vidéos de la vie des personnes qui nous sont inconnus et à partager des pans de nos vies au plus grand nombre ? Vouloir toujours plus d’abonnés ?

Des années Loft à l’émergence des réseaux sociaux, tels qu’Instagram et YouTube, aux générations qui ont grandi en observant ces illustres inconnus dans leurs moindres faits et gestes et devenir célèbres, à leur surexposition médiatique, à la chute radicale de certains, à cette image qu’ont les jeunes qui fait rimer célébrité avec bonheur, le monde moderne est plus que jamais basé sur le paraître. Le Loft, cette célèbre émission de télé réalité, qui a mis sur orbite des inconnus, a offert l’illusion parfaite qu’en étant filmé, on pouvait être vu, reconnu, admiré. Et ce, en étant à la portée de tous. Se montrer sous toutes les coutures au plus grand nombre.

A travers les deux personnages principaux, on va plonger dans deux modes de vie radicalement opposés. L’une, Mélanie, qui ne vit qu’à travers le regard et l’amour que lui porte ses millions d’abonnés et l’autre, Clara, qui travaille à la Brigade Criminelle de Paris et se doit d’être toujours à l’affût du mensonge et des moindres failles, dans l’unique but de protéger autrui.

L’histoire débute avec la mystérieuse disparition de Kimmy, 6 ans, la fille de Mélanie, lors d’une partie de cache-cache dans le parc de la résidence luxueuse où ils vivent en famille. Les deux femmes vont ainsi se rencontrer dans des circonstances dramatiques. On va découvrir l’enquête menée par Clara, l’envers du décor, les interrogatoires, les suspicions, la discrétion et le travail en équipe. Clara, qui se sent si loin de ce monde fait d’illusions et préfère le repli pour se protéger. Qui est Mélanie, cette mère de famille qui filme ses deux enfants tout au long de la journée, leur imposant un rythme contraignant, devançant le moindre de leurs désirs, et croyant ainsi leur offrir la vie dont tous les enfants peuvent rêver ?

Je vous laisse découvrir par vous-même le talent avec lequel Delphine de Vigan construit son histoire et montre la dangerosité de la surexposition des enfants sur les réseaux sociaux, instrumentalisés par leurs parents qui finissent par perdre de vue l’essentiel, celle de protéger leurs enfants, ainsi que leur doit à l’image. Les conséquences peuvent en être dramatiques.

J’étais personnellement très loin d’imaginer l’existence des enfants youtubeurs, exploités par des parents davantage préoccupés par leur besoin d’être célèbres que par le bien-être de leurs enfants. Un livre glaçant de vérité qui dénonce l’omniprésence des réseaux sociaux dans nos vies et ses dangereuses conséquences. A méditer de toute urgence afin de prendre du recul sur ce fléau qui nous engloutit, tout en revenant à une vie plus simple, faite de petits plaisirs partagés loin des écrans avec ceux que l’on aime. Se détacher du regard et de cette addiction aux réseaux sociaux. Il devient urgent de vivre et de s’ancrer dans le monde réel, tout en protégeant plus que jamais nos enfants.

Mes extraits :

• « Autour d’elle, les familles se constituaient, les ventres s’arrondissaient. Avoir un enfant ne rentrait pas dans ses projets. D’une part, elle n’était pas certaine d’être elle-même tout à fait adulte et, d’autre part, l’époque lui semblait résolument hostile. Elle avait la sensation qu’une mutation silencieuse, profonde, sournoise, d’une violence sans précédent, était en train de se produire sans que personne ne puisse l’arrêter. Et au milieu de cette gigantesque toile, privée de rêves et d’utopies, il lui aurait paru fou de propulser un enfant.

• « Depuis ce jour, chaque fois qu’elle était appelée sur une scène de crime, chaque fois qu’elle passait par hasard à côté de l’un de ces attroupements qui se constituent en quelques secondes autour d’un malaise ou d’un accident, chaque fois qu’elle voyait une ambulance ou un camion de pompiers arrêtés sur la voie publique, se réveillait en elle la certitude que toute journée, toute minute, toute seconde pouvait voir basculer une vie »

• « Depuis la mort de ses parents, Clara Roussel avait une conscience aiguë de la fragilité humaine »

• « Les réseaux censuraient les images de seins ou de fesses. Mais en échange d’un clic, d’un cœur, d’un pouce levé, on montrait ses enfants, sa famille, on racontait sa vie. Chacun était devenu l’admirateur de sa propre exhibition, et celle-ci était devenue un élément indispensable à la réalisation de soi »

• « Aujourd’hui, n’importe qui pouvait imaginer que sa vie était digne de l’intérêt des autres et en récolter la preuve. N’importe qui pouvait se considérer et se comporter comme une personnalité, un peuple…Au fond, YouTube et Instagram avaient réalisé le rêve de tout adolescent : être aimé, être suivi, avoir des fans. Et il n’était jamais trop tard pour en profiter. Mélanie était une femme de son temps. C’était aussi simple que cela. Pour exister, il fallait cumuler les vues, les likes et les stories »

• « Aujourd’hui les cœurs, les likes, les applaudissements virtuels étaient devenus son moteur, sa raison de vivre : une sorte de retour sur investissement émotionnel et affectif dont elle ne pouvait plus se passer »

• « Nous avons eu l’occasion de changer le monde, nous avons préféré le téléachat »

• « En lui laissant le terrain de la révolte, il lui a offert la possibilité de la fuite »

Ma note : 9,5/10

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